Démons ou possédés - note sur Dostoïevsky.

Publié le par enragé

Les joueurs de football ont au moins un trait de caractère en partage avec les personnages de  Fedor Dostoïevsky : ce sont des bavards. Les personnages de l'écrivain russe n'aiment rien tant que parler, palabrer, déclamer, gémir, se lamenter, faire des scandales, humilier, pérorer, donner des leçons, colporter des rumeurs. Ils ont toujours quelque chose à dire, une anecdote à raconter, un avis à donner sur n'importe quelle question, une femme à déshonorer, un homme à moquer. Plus fort que ces langues bien pendues, des oreilles grand ouvertes sont toujours prêtes à recueillir leurs confessions sobres, avinées, morbides ou préméditées.

 

Mikhaïl Bakhtine part de ce constat pour fonder son concept de "polyphonie". En résumé, les romans de Fedor Dostoïvsky sont polyphoniques en ce sens qu'ils présentent une multiplicité de voix dont aucune n'est celle de l'auteur - parce que toutes pourraient prétendre à ce titre. Il y a des personnages principaux (le prince Myshkine, Rodion Raskolnikov, Nikolaï Stavroguine), mais rien ne permet d'assurer que l'auteur approuve leur comportement ou qu'il partage leurs opinions.

 

Or, contrairement à ce qu'on pourrait attendre de la part de romans constitués essentiellement de dialogues, ces romans sont extrêmement dynamiques et pleins de rebondissements : puisque l'auteur ne partage pas les opinions de ses personnages, il les laisse parler et surtout il laisse se développer jusqu'à leur terme les conséquences de leurs paroles. Le résultat est double. A court terme, on a l'impression qu'il n'y a pas d'intrigue, que ça part dans tous les sens. Mais plus on s'approche de la fin, mieux on ressent l'oeuvre souterraine qui se trame : une voix se démarque des autres et s'impose. Ce n'est pas nécessairement la voix d'un personnage, ce peut-être la mort, la folie, la joie, le désir, l'espoir ; c'est en tout cas une force supérieure dont on ne sait exactement si elle précédait les personnages ou s'ils l'ont crée.

 

Les footballeurs aiment parler. Ils aiment se plaindre, critiquer, faire croire que tout va bien. Les entraineurs aussi. Les dirigeants, n'en parlons pas ! Et on les écoute : radio, télé, presse-papier regorgent de leurs bruits, de leurs citations, de leurs colères, de leurs anecdotes. Multiplicité des oreilles, multiplicité des voix, multiplicité des interprétations possibles. La semaine qui vient de passer fut de ce point de vue très intéressante dans les salons de l'équipe de France après la défaite contre la Chine. Les cadres demandaient la titularisation de Thierry Henry. Eric Abidal défendait le système de jeu. D'autres cadres militaient pour la mise à l'écart de Yoann Gourcuff. La cote d'Abou Diaby continuait de monter. Enfin, à deux jours du match contre l'Uruguay, la presse rapportait une dispute entre le sélectionneur et Florent Malouda. Patrice Evra y aurait participé. Et Domenech qui répondait à côté des questions...

 

Puis ce fut le match et on sut qui décidait : Yoann Gourcuff était bien là, Abou Diaby remplaçait Florent Malouda. Coup de poing sur la table ? Caprice ? Interprétations à souhait. Bonne décision ? On discutera cent heures du résultat et de la manière. Jusqu'au prochain match qui relancera le débat, et précisera un peu mieux la nature de la force qui meut cette équipe, et sa direction.

 

Nous savons juste que la France, joueuse, agressive, mais pas finie, a fait match nul 0-0 contre la défense de l'Uruguay.

 

Ce fut au moins l'occasion pour Mister T. de dire vers la fin d'un match passablement alcoolisé par l'anniversaire d'un collègue : "Moi, j'aime beaucoup Diaby."

 

Chanson du match : Serge Gainsbourg, "Aux armes, etc."

 

 

N.B. : Petite bibliographie :

Bakhtine, Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman, Gallimard, Paris.

Bakhtine, Mikhaïl, La Poétique de Dostoievski, Seuil, Paris, 1970

Pour Fedor Dostoïevsky, il paraît qu'il faut lire les traductions d'André Markowicz. Les Démons plutôt que Crime et Châtiment.

Albert Camus à propos de l'adaptation au théatre des Possédés : http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/I00016140/albert-camus-a-propos-de-la-piece-de-theatre-les-possedes.fr.html

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

deux pieds décollés 13/06/2010 20:30


La traduction de Markowicz, c'est bien chez Babel? Il paraît qu'il faut, d'une manière générale, toujours choisir Babel pour les Russes. Bref, à part ça, ce Blog qui mêle foot, philo, littérature
et musique est tout à fait séduisant. Vous avez gagné un lecteur.


enragé 14/06/2010 02:27



Oui, collection Babel chez Actes Sud. Markowicz a beaucoup traduit chez cet éditeur. Mais de manière générale, je ne saurais vous conseiller, je n'y connais pas grand chose ni en édition ni en
traduction. Merci pour les encouragements.