Des chevaliers blancs.

Publié le par enragé

Mon grand-père est un homme par trop âgé pour perdre son temps. Ces derniers jours il s'énerve pour rien, il est irritable, il a l'insulte au bord des lèvres prête à couler. Ma grand-mère lui essuie régulièrement la bave au coin de la bouche, dépose sur son front un baiser sec d'amour deux fois centenaire (mes grands-parents ont environ 220 et 230 ans, à quelques décennies près), et la fureur passe. Elle ne s'éloigne jamais pour longtemps.

 

Ce matin mon grand-père a pleuré d'ingratitude. Il me regardait fixement et me montrait du doigt : "C'est toi, salaud, la faute de tout cela. Toi et ta télé, ton internet, ta radio, tes journaux ! C'est toi qui m'as retiré mon livre !" Son livre, c'était une édition fantasmagorique de Sénèque et de Nietzsche, une chose très bizarre dont il tournait les pages sans arrêt, plongé dans une lecture analogique et désordonnée. Il avait eu le malheur de dire à mon cousin qui le questionnait que ça parlait de football, alors cet analphabète cacha l'ouvrage et alluma la télé : "Tiens, Papy, du foot." Depuis, il fallait remplacer quotidiennement Nietzsche et Sénèque et abreuver de football un bicentenaire colérique.

 

Mon grand-père a suivi toutes les coupes du monde depuis la campagne de Russie en 1812. Il n'a pas manqué plus d'une dizaine de matchs. Il connait toutes les équipes, tous les scores, tout, tout, tout. Mais je crois qu'il n'a jamais supporté aucune équipe. A la fin d'un match, je ne l'ai jamais entendu dire autre chose que : "Eh bah c'est bien." Si, pardon, il y eut le 12 juillet 1998. Avant d'aller se coucher, en se levant difficilement de son fauteuil, il a soufflé : "Voilà une bonne chose de faite !" C'est pourquoi je ne crois pas, au contraire de mon cousin, que la raison de sa colère soient les mauvais résultats de l'équipe de France. Ni le comportement de ses joueurs - je ne suis d'ailleurs pas certain qu'il ait compris ce qui s'était passé. Ni le piètre niveau général de la compétition - "ça reste du football", murmure-t-il quelquefois.

 

Dans les cris de colère de mon grand-père il y a surtout de la peur. Abandonné par son livre, il a vu resurgir une somme médiatique qu'il n'avait jamais connue, un déchainement de jugements à l'emporte-pièce, d'analyses magistrales et d'injures dont il avait perdu le souvenir.

 

Ma grand-mère m'a raconté que la nuit dernière il avait parlé en cauchemardant. Il semblait pousuivi par un chevalier, puis par deux, puis par un millier. Et quand il se fut caché sous un sac de farine trouvé là, il les entendit se battre entre eux. Tous le voulaient, lui, disaient-ils, mais ils préféraient encore s'entre-tuer. Et dans son sommeil il les appelait, mais ils n'entendaient pas. Et plus il appelait, plus ils s'éloignaient, s'insultaient, se griffaient, se maudissaient, et ils finirent par se retrouver chacun au haut d'une colline, heureux. Le soleil resplendissait. Mon grand-père leva les yeux  et fut ébloui. Il se réveilla et passa ses nerfs sur nous.

 

J'ai forcé mon cousin à lui rendre son livre : la compétition se termine, il va devenir difficile d'occuper mon grand-père. A moins de le tourmenter avec les chevaliers blancs de ma télé, de ma radio, de mon internet, de mes journaux. Et de mes livres.

 

 

Il y avait un peu de foot, hier soir :

Paraguay 0 - Espagne 1

(Bande-son : Rammstein, "Te quiero, puta")

Publié dans Entretien

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