Des corps innocents.

Publié le par enragé

La Reine était une femme superbe, désirée de tous. La femme finale, celle pour laquelle on mourrait de folie dans le froid des pôles ou la torpeur des Caraïbes. Une belle mulâtre aux ongles peints, aux cheveux parfumés. Sa peau très brune glissait vers le clair-blond ou le noir-ébène sous les regards de feu de ses prétendants. Elle devait se donner un dimanche soir, fille du Seigneur. Mais du destin elle avait obtenu qu'il se pliât au choix qu'elle ferait.

 

  Sensuelle, vautrée sur son piédestal, tellement sûre de ses adorateurs qu'elle concevait même un vague dégoût, à leur endroit, elle observait ces jeunes hommes lui présenter leurs charmes. Certains avaient cru qu'il suffirait d'une solide réputation pour l'emporter. D'autres qu'une coiffure ou qu'un profil de mannequin pour shampooing la ferait succomber. On vit quelques prêtres et fous de Dieu se jeter à genoux, le chapelet serré dans le poing. Ils manquaient tous de souffle, de force et de grandeur, et s'évaporèrent sous son regard amusé. Elle en remarqua deux en particulier qui la charmèrent également.

 

Le premier venait du Nord. Il était grand, il était fort. Sur son visage on lisait l'expérience de ces chasses incertaines. Les femmes qui le croisaient le trouvaient beau de la beauté adulte des brigands. Elles l'imaginaient dans ses forêts, dans ses montagnes, terré dans son repère, guettant sa proie sur laquelle il se jetait d'un seul coup, frappant où il fallait quand il le fallait. Il était tout muscles, à peine gros, à peine lourd. Il emportait toujours ses prisonnières, muet face à leurs cris, sûr de les transformer de cris de terreur en cris de plaisir. Il les couchait nues et les possédait fougueusement, savamment, avec la force des chevaliers croisés face aux soleils d'Orient. Ses gestes étaient mesurés, il ne tremblait jamais. Il s'attardait sur les seins et les fesses, passait ses doigts certains le long des cuisses, le long des bras, les nuques chaviraient et les dos se cambraient sous l'assaut assuré de ses baisers. Il prenait un malin plaisir à revenir par trois et quatre fois à l'antre du diable vaincu.

 

Le second venait du sud. Elle l'avait remarqué pour sa laideur de déséquilibré nerveux. Il avait une pointe superbe, d'un bellâtre assurément, mais rechignait à s'en servir. Les courtisanes racontaient en ricanant les heures passées en caresses redoublées, en avances aussitôt réfrénées. C'étaient tantôt des débordements fougueux qui s'arrêtaient brusquement à la vue d'un sein et reculaient, apeurés, pour mieux revenir par le dos ou la main ; tantôt des baisers naïfs, des langues trop chastes, qui préféraient cent fois passer sur un même téton que caresser un ventre, découvrir une fesse, pénétrer un nombril. Les unes évoquaient un amant trop affectif, qui endormait à force de préliminaires, et elles n'auraient su dire si ces langueurs devaient les préparer, elles, à recevoir l'offrande ou le préparer, lui, à perdre son pucelage. D'autres, en effet, parlaient d'un puceau timoré, sûr de sa technique indéniable mais qui ne supportait pas l'idée de jouir : ainsi quand par chance il allait jusqu'au bout, il recommençait aussitôt ses millions de milliards de minauderies, de mots doux énervés par la sueur, comme pour oublier le péché consommé et ne surtout pas le répéter. Angoissé à l'idée de jouir, il ne prenait de plaisir que dans la possibilité de la jouissance.

 

La Reine hésita. Qui choisir de ces deux automates jouant sans passion leurs gammes infinies ? Elle décida d'une confrontation.  Le face-à-face des premiers de la classe, des forts en anatomie. Un corps logique contre un corps pathologique. L'Espagne alors défia l'Allemagne.

 

Les Allemands étaient fatigués par leurs rapines héroïques, par les prisonnières abandonnées à leurs étreintes. Ils mirent un genou à terre, croyant ainsi recouvrer force et honneur, et frapper une fois pour de bon. Mais s'ils baissaient la tête, c'était d'ahurissement, et un sourire incrédule peu à peu se dessina sur leurs lèvres : comment ont-ils pu se laisser ainsi berner, endormir, énerver, au point de craquer ? Car en face, la sérénade du serpent de flûte est rodée - passer, repasser, redoubler les passes, échanger les places, retourner en rond, trottiner, tracasser, ne pas se précipiter, oublier le but, feindre la nonchalance, chambrer le vin, faire mijoter à point. Non point un livre mais une encyclopédie de la cuisine sortie de la panse de Del Bosque.

 

Privés de ballon, les Allemands l'oublièrent. Eux qui jouaient pour marquer, qui mangeaient pour se nourrir, qui aimaient pour jouir d'un seul coup étaient empâtés, poussifs, hypnotisés, indolents. Les caresses, à force de pressions infimes, avaient tué leur sens du but quand la seule occasion se présenta : une frappe trop molle qui fut l'illusion vite dissipée d'un possible bonheur. Habitués aux femmes tempérées, entières, prêtes, empressées, économes, ils ne surent pas prendre celui qui ne se donnait pas, qui confisquait le plaisir au risque de le gâcher. Car l'amant espagnol avait encore réussi à séduire son adversaire par ses interminables coquetteries, et finalement avait conclu de la tête.

 

Ce ne fut pas encore le ciel pour le héros ibérique, qui se rêvait déjà en prince des poètes, en héraut de la passe. Sur la dernière marche l'attend un dernier adversaire, un habitué, un professionnel, moins nerveux, plus posé mais aussi bouillant que lui de lever haut vers le ciel,  au milieu d'un délire de cris, tendu d'extase, le trophée surmonté du globe mondial, obscur objet de leur désir.

Publié dans Erotisme

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