Entretien exclusif avec le comte Myshkine

Publié le par la-rage-et-le-ballon.over-blog.com

Six mois de tractations éprouvantes, et finalement la promesse d'envoi d'aide humanitaire à Neuilly-sur-Seine nous ont permis d'obtenir en exclusivité le droit de publier l'entretien suivant. Il se compose des chutes de l'interview menée hier par le journaliste Stéphane P. pour le journal La France qui a finalement renoncé à sa publication.

 

Le comte Myshkine, l'illustre spécialiste en psychologie des foules, nous a reçus à Clamart. Une petite maison, un jardin ensoleillé. Il nous sert lui-même du thé à la menthe que nous accompagnerons de fines pâtisseries. Entretien confidences.

 

La France : Comte Myshkine, bonjour. Merci de nous recevoir. Tout d'abord, permettez qu'on vous félicite : votre maison est charmante.

 

Comte Myshkine : Bonjour. C'est vrai qu'elle est très belle. Elle appartient à ma famille depuis un peu plus d'un siècle. Je m'y sens chez moi. En été il y fait bon, en hiver aussi. Au printemps j'y admire les premières floraisons. J'aime surtout monter jusqu'au haut de la rue, le soir, et admirer les lumières de Paris.

 

L.F. : Vous témoignez d'un état d'esprit poétique qui ravira nos lecteurs. Serait-ce l'approche de la Coupe du Monde de football, sport dont vous êtes un grand amateur, qui vous met dans cet état?

 

C.M. : Je ne pense pas, non. Mais c'est le printemps! Il fait beau! Et vous me posez une question sur une maison que j'aime. Si toutes vos questions pouvaient être aussi bien inspirées, nous passerions un très agréable entretien.

 

L.F. : Je l'espère. Comment est née votre passion pour le football?

 

C.M. : J'ai toujours aimé le football. Depuis ma plus tendre enfance je regarde des matchs à la télévision. Mon père lui-même adorait ce sport. Très tôt il a commencé à m'emmener au stade. Au Parc des Princes, naturellement, qui ne se trouve qu'à quelques kilomètres d'ici, et un peu partout en France et en Europe au cours de nos voyages. Hélas, je ne joue pas moi-même. Il m'arrive de prendre part à des matchs entre amis, mais ma faible consittution physique ne me permet pas de passer plus de dix minutes d'affilée sur le terrain. Je m'essouffle trop vite. Et puis, je suis fragile, un choc un peu rude pourrait m'être fatal. C'est un des grands malheurs de ma vie.

 

L.F. : Supportez-vous une équipe?

 

C.M. : Plus maintenant. Quand j'étais petit non plus. Je regardais les matchs pour le plaisir, sans parti pris. Peut-être soutenais-je un peu plus les équipes au maillot rouge. Mais je n'en suis pas sûr, je ne m'en souviens pas : ce sont mes parents qui me l'ont raconté. Par la suite, après un voyage à Rome, je me suis mis à supporter la Roma. J'aimais bien leur tenue, ce rouge très soutenu. Quand j'étais petit, j'avais accroché un poster au mur de ma chambre : Aldaïr conduisant le ballon, droit comme un "i", le regard haut, dans son beau maillot "Barilla". Je trouvais magnifique cette équipe italienne avec une marque de spaghetti comme sponsor. Et chaque fois que je suis allé à Rome, j'ai assisté à un match. J'y ai passé trois années pour mes études, trois années au cours desquelles j'étais abonné au Stade Olympique. Quel stade immense! Vraiment impressionnant!

 

L.F. : Vous suivez toujours l'AS Roma?

 

C.M. : Plus vraiment. Quand j'ai le journal sous la main, ce sont bien sûr ses résultats que je consulte en premier, mais je ne ferais pas trois kilomètres spécialement pour lire une rumeur de transfert ou connaitre un résultat. Je n'ai pas vu un match entier de l'AS Rome depuis... (il ferme les yeux) au moins trois ans. J'ai un peu perdu le goût du football, ces derniers temps.

 

L.F. : Vous allez tout de même suivre la Coupe du Monde?

 

C.M. : Oui, mais de loin. Vous savez, on ne se défait pas comme cela d'une passion qui dure depuis qu'on a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. L'amour s'est éteint, mais les braises restent chaudes.

 

L.F. : Racontez-nous ce qui s'est passé.

 

C.M. : C'est assez difficile à expliquer. J'aime beaucoup ce jeu. Il est d'une rare simplicité. Pour y jouer, il n'est besoin que de savoir où est le but et qu'on ne peut jouer à la main. La seule règle un peu compliquée (à condition de mettre de la mauvaise volonté à essayer de la comprendre), le hors-jeu, n'est pas constitutive de l'essence du jeu. Il y a deux types de règles. Les règles qui définissent la manière de jouer, ce qu'est le football, et les règles qui restreignent le jeu. Ces dernières sont très peu nombreuses. Leur nombre augmente (hors-jeu, puis interdiction de la passe au gardien, maintenant la distance à respecter lors des touches), mais elles ne dénaturent pas encore l'esprit du jeu. Ce petit nombre de règles fait qu'on peut jouer au football en toute circonstance. On peut même jouer avec un seul but . Un jeu est d'autant plus fluide, facile à intégrer, agréable à regarder, qu'il compte moins de règles. Je parle du football, mais je pourrais citer le cyclisme ou le tennis ou encore l'athlétisme, des sports populaires, mais qui m'intéressent moins à cause de leur trop grand individualisme.

 

L.F. : Vous parlez si bien du football, difficile de croire à votre désamour...

 

C.M. : Comme je vous l'ai dit, je ne peux pas jouer au football. Je dois me contenter d'être spectateur. Or, le spectacle a changé. Le jeu est resté le même, mais j'ai l'impression depuis quelques années qu'il n'est plus possible de suivre le football en se contentant de s'intéresser au jeu et à rien de plus. Et qu'on marche sur la tête.

 

L.F. : Que voulez-vous dire?

 

C.M. : Je veux dire qu'on parle trop d'argent, de renommée, de moralité, de hooliganisme. Et pas assez de sport, de performance, de corps. Et que de tout cela on parle encore très mal. On peut parler du salaire mirobolant de certains joueurs, mais qu'on parle aussi des millions que se font leurs équipementiers. Ce n'est qu'un exemple.

 

L.F. : Vous cautionnez le hooliganisme et le mauvais comportement de certains joueurs?

 

C.M. : Sûrement pas. Mais je considère que ni l'un ni l'autre ne concernent le football alors qu'ils sont devenus le centre des discussions de comptoir et de la recension journalistique. Le football est dans la même situation aujourd'hui que la politique il y a cent ans : scandales financiers et sexuels, racisme (à l'époque, antisémitisme). Or, si j'accepte de reconnaitre à l'opinion publique un droit de regard critique lorsqu'il s'agit des affaires publiques, je le lui refuse pour ce qui concerne le football. La secrétaire d'Etat aux sports dénonce le luxe de l'hôtel de l'Equipe de France. Elle dénonce quoi, au fond? Où veut-elle en venir? Y a-t-il un rapport avec l'annonce du coût de la dernière garden-party de l'Elysée?

 

L.F. : C'était sans doute maladroit de sa part. Mais le hooliganisme?

 

C.M. : On n'en parle pas, en réalité.

 

L.F. : Vous vous moquez?

 

C.M. : A peine. On parle des problèmes des supporteurs du Paris-Saint-Germain, parce que c'est le club de la capitale. On parle de l'Olympique de Marseille, parce que c'est le club le plus populaire. A part cela? Ou bien c'est tout, et alors le problème n'est pas si grand. Ou bien ce n'est pas tout, et il faudrait s'y mettre sérieusement, et vite. J'ai lu que le PSG allait éparpiller les supporteurs et les empêcher de se retrouver dans le stade. C'est bien : dissoudre le poison dans l'eau pour l'oublier. Le jour où la coupe sera pleine, on tirera un vin plus que brûlant. J'ai lu que l'Angleterre avait résolu ses problèmes. Chelsea, peut-être, Liverpool, peut-être, Manchester United, sans doute. La Premier League est une superbe vitrine, aussi lisse que le gazon de ses billards. Mais plus bas? Dans les autres divisions? Chez les jeunes?  Dans les champs de patates et les terrains vagues de ces mêmes villes? On n'en parle pas, donc il ne se passe rien. Je trouve qu'on jette beaucoup de pierres. Attention à ne pas trop se salir les mains. Prostitution, adultère, comme si cela concernait spécialement le football? Si les journalistes et les cafés des sports n'ont plus rien à dire sur le jeu, peut-être pourraient-ils se taire, simplement, et nous laisser regarder les matchs.

 

L.F. : Sauf votre respect, monsieur le Comte, personne ne vous force à lire les journaux.

 

C.M. : Premièrement, je suis un homme des Lumières, sauf le vôtre, de respect, qui aime à entendre l'opinion des autres hommes et souhaite ne jamais assister à leur défaite face à leur propre bêtise. Deuxièmement, vous avez tort : on n'échappe pas aux ragots. Ils sont sur internet, à la radio, à la télévision. Ils sont dans le stade. Ils sont marqués sur le visage des joueurs. Franck Ribéry se fait expulser en demi-finale de Ligue des Champions en pleine affaire de prostitution - une simple coïncidence ? Raymond Domenech se moque des journalistes - un simple renvoi d'ascenseur ? Plus on porte sur le monde un regard simpliste, plus le monde se complexifie. Il faudrait simplifier les rapports humains, les fluidifier, mais on s'efforce toujours de les charger en jugeant son voisin. Voyez la dernière publicité de Nike : Wayne Rooney ne tacle Franck Ribéry que parce que celui-ci risque de lui voler la vedette. Cette publicité a oublié le plus important, le football, au point que les scènes de match ressemblent plus à un manga qu'à du sport.

 

L.F. : Un sport comme le rugby vous conviendrait peut-être plus?

 

C.M. : Je l'attendais. Le rugby, le sport noble ? Le fameux sport noble aux insultes sous la mêlée, aux coups de taloche aux adversaires à terre ? Aux cravates ? Le sport du terroir ? Savez-vous que les seules personnes que je connaisse qui m'aient jamais fait la publicité de cette mascarade supportaient le Stade Français ou le Stade Toulousain. Côté terroir on reviendra. Et Sébastien Chabal : l'homme médiatique érigé en homme des cavernes. Le retour aux pulsions primaires, le tout assaisonné d'une fausse gouaille dégoulinante et d'un accent sudiste exagéré.

 

L.F. : Au moins ça vous guérirait du football.

 

C.M. : C'est vrai que pour une raison que j'ignore les amateurs de rugby feignent toujours de mépriser le football.

 

L.F. : Vous êtes d'une sincérité déconcertante. C'en est à la fois très gênant et très agréable. Très frais.

 

C.M. : Tenez, alors, reprenez du thé, ça vous réchauffera un peu.

 

L.F. : Merci. Le thé, c'est, m'a-t-on dit, une coutume de chez vous. Coutume fort agréable, d'ailleurs.

 

C.M. : Vous n'en buvez jamais?

 

L.F. : Si, le matin. A quatre heures, aussi, le week-end.

 

C.M. : Voyez, c'est une coutume importée de chez vous à chez moi.

 

L.F. : Revenons à votre rapport au football.

 

C.M. : Je vous en prie, vous êtes là pour ça.

 

L.F. : Merci. Pensez-vous que les problèmes que vous soulevez soient nouveaux ?

 

C.M. : (Il réfléchit.) Non, sans doute pas. Ce qui est nouveau, c'est la surmédiatisation de ces problèmes. Un problème n'existe que si on le soulève. Un scandale financier n'est un problème qu'à partir du moment où il s'étale sur les unes des journaux. Jusque-là, ça s'appelle une affaire. Que les joueurs de football fréquentent des prostituées, ça ne regarde que les filles, les footballeurs et la police. Qu'il y ait enquête ou non, délit ou non. L'affaire devient un problème quand elle sort sur la place publique, que tout le monde croit pouvoir émettre un avis sur la question. Même chose pour le coût de l'hôtel de la sélection française. Réfléchissons deux secondes en personnes sensées : Qui cela regarde-t-il ? Et, honnêtement : Qui cela intéresse-t-il ? Y a-t-il de l'argent public en jeu ? Seule une vague question d'image est en jeu, et encore ne sait-on pas bien de quelle image on parle : des joueurs ? de la France ? de nous autres supporteurs ? Et quelle lumière éclaire cette image ? D'après quoi jugera-t-on ? A la lumière des performances ? Quel est le rapport ? Nous nageons en plein phantasme, en plein délire, en pleine construction mentale névrotique.

 

L.F. : Pourquoi attaquez-vous les journalistes ?

 

C.M. : Je n'attaque pas les journalistes en particulier. Je critique la parole déliée, le bavardage, le jacassement constant qui nous enveloppe. On appelle cela "liberté d'expression". Or, si on veut bien y réfléchir, il n'y a là ni liberté, ni expression. Lisez-vous les commentaires laissés sur les sites d'information comme lefigaro.fr ou lequipe.fr ? Ca fait froid dans le dos!

 

L.F. : Nous avons pour déontologie de respecter nos lecteurs.

 

C.M. : Vous mourrez en pauvres chevaliers, alors.

 

L.F. : Je vous en prie.

 

C.M. : Veuillez m'excuser, je m'emporte. Pour répondre à votre question, je pense que le monde reste le même, seule la lumière change. La nôtre est crue, sans âme, sûre de sa clarté. Je vais vous raconter une histoire qui nous résumera et nous nous séparerons bons amis. Il y a quatre ans, j'étais à l'étranger pendant la Coupe du Monde.

 

L.F. : Pour nos lecteurs qui ne vous situeraient pas, cela veut dire que vous étiez hors de Russie.

 

C.M. : Pardon ? Je serais Russe ?

 

L.F. : Ne l'êtes-vous pas ?

 

C.M. : Non, monsieur, je suis Français. Vous me confondez avec mon illustre et dérangé homonyme, le Prince Myshkine.

 

L.F. : Je... Acceptez mes excuses... Je croyais...

 

C.M. : Allons, ce n'est rien. J'étais hors de France, et justement en Russie - comme c'est intéressant. J'étais très loin, quelque part entre Ulan-Udé et Biribidjan, dans un train. La France jouait la finale de la Coupe du Monde. Dans le train, de rares amateurs écoutaient la radio, la plupart dormaient : il était plus de quatre heures du matin. J'avais suivi la première mi-temps sur le visage de mon voisin accroché à son poste - un chinois qui supportait l'Italie. Je ne parle ni russe ni chinois, difficile de lutter : je me couchai à la mi-temps. Le lendemain, j'appris la défaite de l'Equipe de France. J'étais déçu, bien sûr, tant j'avais cru à la victoire, j'étais un des seuls en France au début de la compétition à ne jurer que par cette équipe. Mais c'est le sport. Le match était terminée. L'Histoire prenait sa suite. Quelques semaines plus tard je fus pour la première fois en contact avec la France. Au téléphone, je discutais avec un ami quand il m'apprit comment s'était passée la prolongation avec l'expulsion de Zinédine Zidane, et les conséquences médiatiques et sociales qui avaient suivi. Il me parlait de scandale, de grandes disputes entre les accusateurs et les défenseurs du numéro 10, de l'intervention de l'extrême droite et de toute la classe politique. Je n'y comprenais rien, la ligne était mauvaise. Il racontait tout cela de manière assez détachée, comme si c'était fini. Je pris son histoire à la légère, ne réalisant pas la gravité de la situation. Alors ce fut incroyable : je me mis à rêver de ce match que je n'avais pas vu. Ou plutôt je rêvais de mon lointain pays déchiré pour une histoire de gosses. Tout allait mal, la société déclinait, je ne sais plus bien ; je me réveillais en sueur, le malaise au corps. J'étais saisi. Je n'avais rien vu, rien su, mais mon coeur avait tout compris : nous devenions tous fous. Depuis j'ai là (il se touche au coeur du bout des doigt) une blessure. Chaque rappel de l'événement me fait mal. Surtout quand on le rappelle en s'emportant contre un joueur qu'on avait adulé - et que, pour tout vous dire, je n'ai jamais porté dans mon coeur ; mais ce jour-là j'ai commencé à l'aimer.

Oui, vraiment, tous des fous.

 

(Nous sommes restés silencieux quelques minutes.)

 

L.F. : Comte Myshkine, je vous remercie. J'espère que nos lecteurs sauront vous lire. (Il me regarda : c'était sa réponse.) Avez-vous des projets, en-dehors de la Coupe du Monde ?

 

C.M. : Bien, je continue de trainer dans des intrigues folles et immondes ; je cherche un amour qui se moque de moi un peu plus que de tous ; je crains mes amis comme moi-même ; je guête la folie.

 

L.F. : Euh... N'est-ce pas là le quotidien du Prince Myshkine ?

 

(Il souriait tristement du fond des yeux)

 

C.M. : Quelle importance, dites-moi ? Quelle importance ?

 

L.F. : Je vous remercie.

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deux pieds décollés 13/12/2010 17:23


Eh bien décidément! Encore un article fameux!
J'essaye ces derniers temps de rédiger un texte sur les "règles qui restreignent le jeu" - c'est-à-dire (c'est ce que j'essaie de développer) qui l'enrichissent et le rendent plus intéressant.
La thèse classique contrainte = créativité.
Mais je galère un peu. Et en fait... Je crois que... Il se peut que je vous pique ce procédé d'interview, que j'ai déjà exploité
(http://www.deuxpiedsdecolles.com/article-en-mai-fais-ce-qu-il-te-plait-50275579.html) mais sans aller jusqu'à m'affranchir complètement de références authentiques.