L'autre destin. Portrait littéraire de Raymond D.

Publié le par enragé

Il y a quelques années, le pasteur Paul S., éminent docteur ès littérature russe et fin lecteur, écrivait dans son fameux ouvrage La Poétique de Léon T. et le miroir du temps (Bof, Rouen, 1993), que le chef d'oeuvre de cet auteur, G. et P., reposait entièrement sur le personnage du général K. "Il porte sur ses épaules le poids de l'Histoire dont il déleste les  autres personnages qui peuvent se consacrer à leurs passions pauvres et intrigues mondaines" (p.33).

 

Qu'en est-il de la famille R. ? De Pierre B. ? Du prince B. ? Les premiers sont "de dangereux oisifs" (p.45), les jouets de leur auteur, "l'écrivain ou le monde" (Ibid.). Le prince B. présente plus d'intérêt, mais il ne ne s'agit pas de lui aujourd'hui.

 

Car la véritable intrigue de l'immense roman se résume ainsi : "Comment la haute société russe va-t-elle se débarrasser de la langue française" (p.12) ? La guerre elle-même n'est qu'un accident de l'Histoire. Léon T. s'intéresse bien plus à la destinée linguistique de son pays qu'à l'issue des batailles. Or, on ne voit presque jamais le général K. parler français. Il le maîtrise parfaitement, comme à peu près tous ses interlocuteurs, mais il n'engage jamais la conversation dans cette langue.

 

Naturellement, le personnage n'agit pas dans ce but. L'auteur insiste sur ce point plusieurs fois : chacun agit en fonction de son intérêt, et ainsi le destin de l'Humanité se réalise (et notre sarcastique pasteur de remarquer qu'on a fait de cette idée le fin mot de la philosophie de Léon T., alors que c'est "du Hégel de fin de série").

 

Dans ces conditions, qu'est-ce qui constitue la particularité du général K. ? Eh, bien, nous dit Paul S., "au contraire de tous, lui ne fait rien en fonction de son intérêt, il ne met rien qui lui soit propre dans aucune de ses actions, il fait semblant d'agir, et c'est en cela que réside sa force." (p.131) Comment un général peut-il décider de l'issue d'une bataille ? En faisant en sorte que rien n'entrave à la bonne marche des bonnes actions. K. aimait les femmes, il aimait boire, il aimait dormir pendant les conseils de guerre. Car il savait que rien ne se décidait en dehors du champ de bataille, et qu'un million de détails entraient en jeu : trop pour un seul homme, trop pour dix généraux, trop pour cent aides de camp, trop même à gérer pour deux armées de cinq cent mille hommes. Alors K. écoute, se renseigne, prend le pouls, non pour décider, mais pour savoir auquel de ses conseillers il doit prêter le plus attention. Et quand on lui annonce quelque chose, quand on lui propose un mouvement de troupe, il hoche la tête : le grand sage n'a pas besoin de parler, il sait ce qui se passe, il sait comment les choses doivent se passer. "lI offre  au destin qui  se présente à lui un miroir qui le pousse à l'action" (p.134). "Force, charisme, mystique" (p.133).

 

Ce comportement n'était pas approuvé par tout le monde. La cour le détestait : "la cour parlait et pensait français, elle avait pris de la France le pire aussi : le sentiment de devoir avoir un avis sur tout, plutôt critique et négatif, etc." (p.66) Le roman de T. montre comment K. prit le pouvoir, puis le perdit, puis comme il le lui fut rendu pour la victoire finale. Il montre les décisions faussement prises et aussitôt critiquées, l'homme seul haï, hué, raillé. Mais lui continuait de dormir du sommeil, non du juste, mais de celui qui sait "que seule la Providence a décidé de ce qui nous arrivera." (p.236)

 

Coupe du Monde oblige, les gazettes se sentent obligées de demander à n'importe qui son avis sur le foot. Cette fois ce fut le tour du pasteur Paul S., qui pour les Papiers du ballon a analysé le comportement de Raymond D. Selon lui, le sélectionneur de l'équipe de F. sort tout droit de G. et P. "Raymond D. se comporte sensiblement comme K., ainsi que je le décrivais il y a vingt ans. Mais là où K. réussit, D. échoue. Ou, pour être plus juste : alors qu'à K. a été donné le rôle du vainqueur, D. a reçu le rôle du perdant." Les deux hommes ont été raillés, jusqu'au bout. "K. est devenu un héros national après sa mort, ne l'oublions pas, survenue peu après la défaite française. D. sera un héros s'il réussit. Au moment où ils agissent, nos deux personnages (sic) ne sont pas populaires."

 

Comme K., D. n'est pas là pour "agiter les bras dans tous les sens". "Je m'étonne de ce qu'on lui reproche de ne pas entrainer les joueurs. Je pense que ce n'est pas ce qu'on lui demande. Il est là pour les accompagner." La F. a eu sa grande période, sa génération Z., qui a tout gagné et qui a produit un jeu magnifique. Il faut maintenant accompagner le retour sur terre. On ne l'a pas su ni en 2002, ni en 2004. Depuis, on a pris un sélectionneur, "ni le meilleur, ni le pire, juste l'homme de la situation." Et dans un sourire, notre homme de foi ajoute : "Il est verseau, je crois ? Celui qui se lave les mains."

 

Est-ce à dire que l'équipe de F. joue pour perdre ? "Pas exactement : elle joue, mais ne peut pas gagner. En ce moment, elle joue pour que se sépare le bon grain de l'ivraie. Le bon grain, ce sont ceux qui sont tournés vers l'avenir de l'équipe. L'ivraie, ce sont les joueurs qui espèrent que le brillant passé de l'équipe les éclaire encore un peu, eux, sans qu'ils n'aient rien fait. On voit bien que ces jeunes garçons ne veulent pas jouer ensemble. Tous veulent porter le maillot bleu, mais l'équipe reste pour certains un grand mystère. Au mois d'août commenceront les vendanges, et on connait déjà quels sont les fruits mauvais." Alors, avant de se poser la question du 4-4-2 ou du 3-7-1, il faudra juger sans état d'âme et sans pression. "Ce ne sera pas facile, mais plus le passé est désastreux, moins on a de regret à le mettre de côté."

 

Justement, et 2006 ? "Cette coupe du monde ne compte pas, elle était hors du temps. Il y a eu du jeu, il y a eu des buts, le niveau était élevé. Ca se passait en Allemagne, un symbole. Et puis, il y avait Zinédine Z., le Messie. On croit toujours que le Messie vient sauver les hommes, mais c'est le contraire : les péchés des hommes n'ont de sens que dans la Gloire qui les rachète. Le sélectionneur a parfaitement joué son rôle, il a fait l'équipe qui porterait la Croix. D'ailleurs, qui a gagné la compétition devant la F. ? L'Eglise et la bonne morale : toutes les Eglises du monde ont toujours gagné face aux Christs." Et le pasteur de nous rappeler que, déjà, on maudissait cette équipe qu'on idolâtre aujourd'hui. Espérons que cette équipe-ci ne soit pas prise en exemple plus tard : "Les brigands et les marchands sont de mèche dans le temple. Et réclament la tête du bouc."

 

 

Il y a eu du football, aussi, et nous avons pris du retard !

 

France 0 - Mexique 2

Bande-son : Eric Clapton, "Cocaine".

 

Slovénie 2 - USA 2

(Pas vu, pas entendu, désolé).

 

Angleterre 0 - Algérie 0

(Bande-son : The Dandy Warhols, "Sleep")

 

Allemagne 0 - Serbie 1

(Bande-son : David Charvet, "Should I leave")

 

Ghana 1 - Australie 1

(Bande-son : Black Uhuru, "Guess who's coming to dinner".

 

Pays-Bas 1 - Japon 0

(Bande-son : Fernandel, "Félicie, aussi")

 

Cameroun 1 - Danemark 2

(Bande-son : The Beach Boys, "Good vibrations")

Publié dans Portrait

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