Le fair play, la moraline du football.

Publié le par enragé

Un seul match de suspension pour Luis Suarez, c'est une honte, lit-on généralement sur les forums autorisés. lequipe.fr, lemonde.fr, lefigaro.fr, la vox populi, plus prompte à sortir les couteaux qu'à pardonner, a jugé : c'était au moins deux matchs et le but accordé (sic). Un esprit fort a même regretté que le président de la FIFA ne se soit pas excusé pour "l'erreur d'arbitrage" (sic), comme il l'avait fait après Allemagne-Angleterre. A lire tous ces commentaires, nous commençons à croire que le monde entier est devenu en trois semaines docteur ès droit du football et spécialiste de procédure pénale.   

 

De sacrés spécialistes, d'ailleurs, qui remarquent les fautes non sifflées, signalent les buts non validés, s'insurgent contre la cartonite des arbitres puis contre la clémence  des lois. Il y a quelque chose de pourri, nous disent-ils, au royaume de la FIFA, où les tricheurs sont vainqueurs, où des buts sont omis, où certains pénaltys ne sont pas sifflés, et où on prétend encore se dispenser de la vidéo. Naïfs qu'ils sont de penser que l'Angleterre avait une équipe pour battre l'Allemagne. Oublieux de précédents matchs aussi injustement gagnés par les Irlandais que par les Français plus tard. Inattentifs quand le Ghana ne doit pas bénéficier du coup de franc et de l'action de but provoquant l'expulsion de Suarez. Improbables censeurs et leurs caméras magiques, qui veulent remplacer un oeil incertain par la machine qu'il a créée...  

 

La vox populi rend la justice au couteau, navigue à la louche de ce qu'on veut bien lui montrer à la télé, et alors brandit l'étendard incandescent du fair play.  Le fair play à l'origine est le sentiment chevaleresque qu'il y a en-dehors des lois une autre justice. Par exemple, quand un adversaire est à terre, l'arbitre n'a pas sifflé, on sort le ballon : on ne joue pas contre un adversaire diminué. Ce qui n'empêche personne deux minutes plus tard de cisailler un avant-centre un peu trop remuant : là, il y a des règles. De même au rugby : à la fin du match, on oublie les coups sous la mêlée, les talonnades aux adversaires hors-jeu, le vainqueur fait une haie d'honneur au perdant ("merci d'avoir perdu, sans cela je n'aurais pas gagné"). Fair play, je vous dis.  

 

Dans le cas qui nous occupe, les philosophes des forums convoquent le fair play pour justifier une longue suspension de Suarez : sa faute est contre l'esprit du jeu. Mais n'est-ce pas contre l'esprit du jeu de sortir à tout bout de champ le ballon sous prétexte qu'un adversaire un peu fatigué est accroupi au milieu du terrain ? Rappelons qu'il y a un arbitre, et que cet arbitre a le droit d'arrêter le jeu s'il pense que la santé d'un joueur est en danger. La remise en jeu se fait par une balle à terre, et revoilà le fair play : laisser le ballon à l'équipe qui le possédait. C'est vrai que la procédure est moins héroïque : pas de grands gestes pour se justifier, pas de hauts cris pour interpeller un coéquipier pas assez fair play ("idiot qui ne sort pas le ballon et préfère attendre de voir si le type se relève").  

 

Le fair play contre la règle. Une prétendue éthique de chevaliers blancs contre les règles érigées en assemblées obscures par des législateurs forcément corrompus. Un peu comme il y a six ans, lorsque le méchant gouvernement voulait imposer le CPE sans débat parlementaire en utilisant l'article 49-3 de la Constitution. Heureusement que la gentille opposition ne trouvait pas une telle procédure tellement fair play... Le fair play, c'est donc juger non d'après la loi telle qu'elle est, mais telle qu'il serait juste qu'elle soit. 60 millions de législateurs...  

 

Jugeraient-ils fair play qu'on réinstaure la peine de mort ? Pour les crimes de Suarez et autres pédophiles... Et ce soir les princes du ressentiment feindront de ne pas remarquer la boucherie vanbommelienne pour mieux haïr les vainqueurs honteux des pauvres ghanéens.

Publié dans Ambiance

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pat3 06/07/2010 23:37


Intéressant jusqu'à la sortie de route 49.3 et peine de mort… Quel intérêt? On a juste le sentiment d'un besoin de mordre qui n'a pu se cacher jusqu'au bout. Dommage.