Petites allumettes entre amis

Publié le par la-rage-et-le-ballon.over-blog.com

"Le mai, le joli mai, embarque dans juin

Sa cohorte de fleurs et de matches aussi."

Guillaume A., Zythum, 1913.

 

Il y a cent ans déjà, le printemps était la saison du football populaire, des matchs à tout-va : des pique-nique familiaux en marge du tournoi du petit dernier aux parties endiablées des pré-bacheliers révisant au soleil leurs gammes arithmétiques, philosophiques, érotiques ou biologiques.C'est vrai que c'est la meilleure époque pour jouer : il fait bon, il fait beau, bronzent joueurs et spectateurs ; les journées s'allongent, les mi-temps se prolongent, les arbustes en feuilles servent de poteaux, ou les vêtements dont on s'empresse de se débarrasser.

 

Les années de compétition internationale, pousse fin-mai début-juin cette fleur particulières variété printanière bisannuelle du beau matchum amicabile, l'éphémère matchum preparationis. La plupart des botanistes ne les distinguent pas, soit par inculture, soit pour ressembler au béotien, soit par paresse. C'est pourquoi on voit souvent cueilleurs et botanistes appeler cette petite fleur de ces deux noms juxtaposés. Ainsi le Professeur Raymond D., le vendredi 4 juin 1710, décrivant un spécimène rouge et blanc trouvé sur une île de l'Océan Indien, l'affubla de ce nom bicéphale : "match amical, match de préparation".

 

Si on veut être rigoureux, on se doit de distinguer ces deux variétés. Reportons-nous au comte de B. Dans les notes préparatoires à l'article qu'il aurait dû écrire pour l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, on lit que "de toutes les espèces que nous avons à décrire, l'espèce des matchs amicaux est la plus obscure". En effet, "matchum amicabile pousse en des endroits parfois incongrus" et "à des saisons différentes". L'explorateur Anglais John S. relate la découverte "dans le Nord du continent américain d'une variété française, la rouge et bleue parisiana germanica sancta". Selon l'illustre naturaliste, des causes variées sont à l'origine de l'apparition en tel ou tel endroit, à telle ou telle époque, d'une fleur. "La Nature nous réserve des surprises illimitées, et chaque jour où le soleil se lève est un nouvel émerveillement. Regardons la fleur que le peuple appelle match amical : elle pousse régulièrement, mais jamais dans un champ de matchs officiels." (Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du cabinet du Roi, Tome Premier, Troisième discours) Autre différence avec cette cousine, "il est rare qu'elle perde l'un de ses vingt-deux pétales. Cela n'arrive que si l'un d'eux chevauche son voisin, ce qui est fréquent  pour les matchs officiels, très-rare pour les matchs amicaux. Le pistil de ces derniers est en effet moins sensible au comportement alentour, il se défend moins bien des attaques des insectes, comme l'Apis mellifera, le Coenagrion puella ou la Scathophaga stercoraria." Un peu plus loin, on lit que "la Nature s'amuse souvent à composer des fleurs différentes de cette même espèce : les pétales varient en tailles, en couleurs, en poids. Des champs de matchum amicabile au mois d'août et au mois de février ne se ressemblent qu'accidentellement." Un oeil expert repère les pétales principaux et les distinguent aisément des pétales de remplacement (turnovandus subsituus). "Comme si la Nature faisait des essais sur cette espèce de fleurs".

Matchum preparationis ressemble beaucoup à matchum amicabile. Même léthargie du pistil, même composition disparate des pétales. Néanmoins ces variations de pétales dans un même champ sont moins fortes. Leur analyse chimique révèle des récurrences que ne connait pas toujours matchum amicabile. Le mot du comte de B., comme toujours, nous éclaire : "La Nature fait ici des essais sur son échantillon préféré." (ibid.) Enfin, le rhizome, qui n'est pas pas toujours présent chez le matchum amicabile, est très développé chez le matchum preparabilis et  nourrit toujours un champ de matchum incompetitione. Chaque fleur est reliée à deux ou trois autres quasi identiques (les onze pétales majeurs, d'une même couleur, varient très peu, les pétales mineurs, eux, varient entièrement), et t"ransmet par le rhizome la protéine déterminant la composition des pétales". Quelques jours après la constitution du réseau, avant que les fleurs ne meurent, un rhizome plus solide apparait et parcourt plusieurs mètres sous terre pour donner naissance à une fleur différente, matchum incompetitione.

 

Le poète, dramaturge et rugbyman irlandais Oscar W. écrit dans sa farce le Portrait de Constant Legras : "Je crois que le sport imite la Nature, monsieur, je dois donc vous vaincre ici et là." Ce à quoi répondit Legras (un américain d'origine française, comme l'indique doublement son patronyme) : "Monsieur, n'oubliez pas que j'ai deux mains." (Oscar W., Le Portrait de Constant Legras, Saint-Denis, 1909)

Or, comme le sport imite la nature, les matchs amicaux et les matchs de préparation se distinguent de la même façon que se distinguent les fleurs dont ils ont pris le nom.  C'est ainsi que les matchs de préparation annoncent toujours des compétitions internationales majeures. Mais laissons le mystère des fleurs et la botanique, intéressons-nous au football.

 

Les matchs de préparation sont une exception dans la philosophie du football. Comme toute exception, elle confirme une règle, à savoir : "prendre les matchs les uns après les autres" (Didier D.). Le match de préparation, c'est "le match qu'on joue avec ses jambes pendant que la tête est deux semaines plus tard, en pleine compétition" (Félix G., Cent-terrains, Paris, 1970, p.1106-1107). "L'important est d'être prêt le 11 contre l'Uruguay" a dit le sélectionneur de l'Equipe de France après le match contre la Tunisie. Le résultat n'a jamais d'importance, parait-il : on se prépare. On ne peut pas être prêt alors qu'on se prépare encore. On ne met pas en soute une valise encore ouverte.

 

D'un point de vue psychologique, il ne faut pas non plus prendre ces matchs pour ce qu'ils ne doivent pas être. Met-on une robe de soirée pour faire sa valise? Non. Doit-on jouer le Brésil en préparation de la Coupe du Monde? Non plus. Car jouer le Brésil ou l'Argentine ou l'Angleterre, pour l'Equipe de France, c'est jouer avec l'Histoire du football : il faut gagner à tout prix. Il faudrait un match pour préparer ce match de préparation. Qu'on se souvienne seulement des derniers matchs contre l'Argentine et l'Espagne : des événements médiatiques pour des matchs sans enjeux que de prestige. L'approche de la Coupe du Monde est assez chargée d'émotion et de pression pour qu'on n'en rajoute pas avec un match qui, tactiquement, ne servirait à rien : on joue des matchs de préparation pour répéter ses gammes, analyser des phases de jeu, travailler les automatismes. On joue l'Argentine pour la battre. A quoi bon se mettre le feu avant le grand incendie?

 

Les médias, les politiques et les cafés du commerce s'en chargent. Eux aussi se préparent. A critiquer, à injurier, à humilier. Sauf qu'ils se préparent depuis toujours, et qu'ils sont déjà compétitifs, eux. Le Front N. ne se retrouve pas dans l'Equipe de F., les journalistes ont appris par coeur le classement FIFA des sparing partners de la bande à Evra, quant à Robert, entre deux pastis : "Et dire que ces guignols ont donné l'impression aux bridés que le foot était un sport pour eux!" Et de conclure qu'ils pensent ou espèrent que l'Equipe de France ne passera pas le premier tour.

 

S'ils le disent...

 

Mais soyons prêts à tout. Dans une semaine ce seront d'autres fleurs.

Publié dans Sciences

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